Roubaix depuis toujours

Roubaix depuis toujours, la bande dessinée

Roubaix depuis toujours, la bande dessinée

« Depuis des lustres, M. Diligent caressait un rêve. Celui de raconter l’histoire de Roubaix -sa ville- de la manière la plus attrayante possible. Les vieux manuels ayant disparu sous la poussière, restait à inventer les nouveaux. Parce qu’il trouvait dommage que les jeunes générations ne connaissent rien ou à peu près de Roubaix. C’est de l’histoire ancienne tout ça. Le rêve du sénateur-maire était partagé par d’autres. Il devait logiquement aboutir et voir le jour ».
C’est « Le Téméraire », maison d’édition de bandes dessinées installée alors à Cambrai qui, en octobre 1992, va transformer le rêve en réalité.
Le financement de l’album
On peut s’interroger sur le montage financier ayant permis l’édition de Roubaix depuis toujours. On trouve dans le bon de souscription cette phrase : Cet ouvrage a été réalisé grâce au concours exceptionnel des Éditions Le Téméraire, de l’Office du tourisme de Roubaix, de France Télécoms, de la Poste et des TCC. On y demande de libeller les chèques accompagnant les commandes à l’ordre des Éditions BREP-BURP, l’ancêtre des Éditions du Téméraire. La ville de Roubaix préacheta 10 000 des 15 000 exemplaires prévus ; (M. Diligent proposa alors de remplacer le « sacro-saint dictionnaire » offert aux lauréats du certificat d’études par un exemplaire de la B.D. sur Roubaix. Le fait que ledit certificat n’existât plus ne sembla guère le troubler !). De plus l’Office du tourisme devait assurer le mailing des bons de souscription ; la Poste aurait envoyé 40 000 bons de souscriptions et ouvert ses fichiers d’adresses, soit un cadeau de 60 000 francs, selon Nord Éclair . France Télécom a fourni les étiquettes (valeur 10 000 francs), et les TCC ont aidé au financement de la « superbe lettre de souscription », toujours selon Nord Éclair. Mille exemplaires avaient déjà été commandés à la sortie de l’album, en décembre 1992, quelques jours avant Noël. Si l’on en croit Christophe Lemaire, les prévisions furent dépassées, et 18 000 exemplaires de la B.D. furent finalement vendus .
La réalisation de « Roubaix depuis toujours »
Le scénario de Roubaix depuis toujours a été bâti par Christophe Lemaire, bénéficiant des conseils d’un comité de lecture composé de Jules Clauwaert, ancien responsable de Nord Éclair et conseiller politique de M. Diligent, Thierry Delattre, archiviste de la ville de Roubaix, Jacques Prouvost, président de la Société d’Émulation de Roubaix et Mme Jeanson, guide-conférencière de l’Office du tourisme de Roubaix. Le rôle de ce conseil était de faire respecter l’histoire de la ville, afin qu’elle soit la plus crédible et la plus concrète possible : Le comité de lecture est très exigeant sur les points de détail, mais il ne juge que le fonds, pas la forme. Nous sommes relativement libres par rapport à la création, on s’autorise quelques phrases de fiction , reconnaît Olivier Mangin, le dessinateur. Gestation laborieuse : dix-huit mois furent nécessaire pour aboutir à la sortie de l’album. L’accouchement ne fut pas sans douleur. Il y eut du retard, et le bébé dût subir de multiples refontes. C’est que fût-elle dessinée, l’Histoire ne souffre pas l’à peu près.
L’histoire de Roubaix vue par Le Téméraire
La première page est réservée à la fondation de Roubaix par des Saxons ou des Francs, découvrant le Trichon, et s’installant pour donner naissance à Rosbach (Le ruisseau des roseaux, ou des chevaux, selon l’étymologie choisie). Bien entendu le lieu était peut-être déjà habité par des Celtes, mais personne n’en sait rien. Les deux pages suivantes sont toutes entières réservées à dame Thècle et au « Miracle de Saint Éleuthère » (897). Restent 43 pages pour évoquer onze cents ans d’histoire. Tout d’abord, la gloire des seigneurs de Roubaix, Alard, Jean et Pierre. Puis le long combat des Roubaisiens pour obtenir le droit de tisser des étoffes de plus en plus fines, malgré l’opposition des Lillois et des Tournaisiens ; la Révolution de 1789, qui souffle d’un vent assez faible sur Roubaix. La révolution industrielle ensuite, et la mise en place des industries de la laine et du coton. Le tout ponctué de guerres et de leurs cortèges de misères, d’épidémies, de révoltes ouvrières. L’arrivée des Flamands, Roubaisiens de demain, et la xénophobie qu’elle entraîna est évoquée en deux cases. La construction des forts et des courées, pour loger cet afflux de population. L’affrontement entre industriels et ouvriers guidés par les socialistes enfin : Carrette et Guesde, puis Lebas d’un côté contre Motte et le Consortium textile de Mathon et Ley d’autre part. Mais aussi les allocations familiales et la difficile mise en place des assurances sociales. Les deux occupations par les troupes allemandes, et les résistances qu’elles suscitèrent aussi, bien sûr. Dans les cases d’Olivier Mangin défilent les « personnalités historiques : Bayard et Dutrieux, qui auraient fait partie des premiers colons débarquant sur l’île de Manhattan ; l’abbé Brédart, prêtre insermenté et les frères Couteau, qui perdirent la tête pour une chanson ; les industriels Eugène Grimonprez, Motte-Brédart, Mimerel, Motte-Bossut, Eugène Motte. En face, Debuchy, Lepers et Carrette déjà cités ; N’ayons garde d’oublier la culture : les poètes et écrivains Louis Decottignies, Gustave Nadaud, Amédée Prouvost et Van der Meersch, le peintre Rémy Cooghe et les marionnettistes Louis et Léopold Richard ; n’oublions pas non plus le sport avec le cycliste Garin et, collectivement, les deux équipes roubaisiennes de football qui s’affrontèrent pour la coupe de France en 1933.
L’après-guerre est expédiée en deux pages. L’avant dernière est réservée à Victor Provo, maire depuis 1942, résistant, maintenu en place à la Libération, l’un des pères du paritarisme, et à son successeur, Pierre Prouvost élu en 1974. La dernière présente le Roubaix d’André Diligent, ancien adjoint de Victor Provo, tombeur de l’équipe d’union de la gauche en 1983. Quel contraste ! Page 47, images de désolation : dessins de courées murées, de poubelles, d’usines abandonnées, de bâtiments aux carreaux cassés ; c’est le Roubaix socialiste ; une gerbe de drapeaux italiens, portugais, marocains et algériens, et une vignette évoquant la Fête de l’Amitié rappellent la présence des immigrés. Faut-il voir là un message « subliminal » adressé aux lecteurs roubaisiens ? Après tout, l’élection d’André Diligent s’est jouée sur le thème de la « sécurité » ; et « Roubaix aux Roubaisiens » et le Front national attisaient alors le racisme d’une partie de la population. La dernière page est au contraire emplie de bâtiments remis à neuf, de parc, de métro, d’entreprises qui réussissent : voilà le renouveau de la ville, grâce à l’arrivée d’André Diligent.
Tout cela est de bonne guerre; Faut-il y voir l’influence de Jules Clauwaert, conseiller politique d’André Diligent? Ou est-ce une initiative du scénariste? De toute façon, on est loin du livre populaire, sans aucune idéologie sous-jacente. Un bouquin objectif. Le passé appartient au passé, on ne reprend pas les vieilles querelles! On doit être fier de Jean Lebas et de Jules Guesde, comme d’Alfred Motte qu’on annonçait. Et Nord Éclair d’enfoncer le clou : Idem pour la ville qui n’entend pas faire de cette B.D. une espèce de « publication municipale ». Pas de politique, pas de message, rien que l’histoire, toute l’histoire . Moyennant quoi l’album baigne dans un unanimisme de bon aloi, un consensus mou; à la réserve près que je viens d’évoquer. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil! On reconnaîtra là l’idéologie affichée par M. Diligent, bien trop avisé pour y croire une seconde!

Bernard Grelle

Roubaix depuis toujours
Auteur : scénario, C. Lemaire ; dessins, O. Mangin
Editeur ; Cambrai, le Téméraire, 1992 (Collection Histoires des villes)

1 « Le Manchester de la France en B.D. », Nord-Eclair, 10 octobre 1992
2 « Il était une fois Roubaix en B.D.! » / Brigitte Lémery, La Voix du Nord, 11/12 octobre 1992
3 « La Guerre à Roubaix expliquée aux jeunes », Nord Éclair, 28 décembre 1994
4 Comment pourrait-il en être autrement ?
5 Respectivement le Racing club et L’Excelsior , ce dernier l’emportant par 3 à 1.
6 « L’histoire de Roubaix en B.D »., Nord-Eclair, 2 décembre 1992

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