Mamadou, du Pile au Musée

Mamadou, jeune boxeur Coll part

Mamadou est un personnage hors du commun. Né en 1909 au Sénégal, il arrive à Roubaix en 1933 ; il y commence une fort longue carrière de boxeur, épouse en 1952 Alice Viaene. Il habite dès lors place Carnot au Pile, où il exerce une activité de chiropracteur, médecine certes non autorisée mais très populaire entre France et Belgique. Cette notoriété appuyée par des dizaines de milliers de guérisons le conduit devant les tribunaux où un certain avocat du nom d’André Diligent le défend avec brio et éloquence, sensible à cette figure de « médecin des pauvres » probablement victime à la fois du conservatis.me de l’ordre et d’une forme tranquille de racisme. Nous sommes en 1972. Il décède à Roubaix en 1985.

Figure du siècle donc. Figure du peuple aussi.

En mars 2007, je publie dans la revue de la Société d’Emulation de Roubaix un court article qui exhume une figure alors oubliée. Et en 2017, c’est l’évènement : la découverte fortuite d’un vitrail dédié à Mamadou par une mystérieuse « marquise » conduit le Musée dont le projet d’extension prévoit de représenter l’histoire de la ville à choisir la figure de Mamadou pour « représenter » la migration, phénomène permanent et structurant de la ville industrielle. Cet évènement quasi miraculeux produit un curieux effet de souffle. Nord Eclair en rend compte dans un article documenté. Le Monde, puis la presse africaine prend le relais, et France Culture y consacre une émission qui provoque une mobilisation incroyable de contributeurs.

Il reste à évoquer la Semaine culturelle 2018 de la CRAO, communauté des ressortissants d’Afrique de l’Ouest, qui consacre une exposition préparée par la nouvelle génération sénégalaise à Mamadou, sénégalis historique mais inconnu de l’immigration sénégalaise récente.

La société des amis d’André Diligent organise un colloque en 2017 sur « Diligent, avocat » et prend le temps d’évoquer la figure de chiropracteur traduit en justice. Enfin un nouvel ouvrage est publié par les Lumières du Nord, consacré au guérisseur.

Le propos des Cahiers de Roubaix est complémentaire et plus sociologique. Pour qui s’intéresse à l’histoire des migrations à Roubaix, la figure de Mamadou est séminale et paradoxale.

On apprend d’abord en discutant avec Serigne Diop que Mamadou est pour la communauté sénégalaise une énigme : comment est-il arrivé à Roubaix ? par quels relais ? Pourquoi la communauté ne connaissait pas Mamadou ? Il n’empêche : en 2017, Mamadou, l’ancien invisible, est l’occasion d’une appropriation historique et une source de fierté : c’est un sénégalais qui va représenter toutes les migrations !!! un champion et un sauveur, une figure locale et internationale.

Poursuivant l’enquête, on se rend compte que la boxe roubaisienne doit beaucoup à Mamadou. Ceux qui comme les Djemmal sont les animateurs aujourd’hui de la boxe dans sa dimension éducative ont appris la boxe avec Mamadou. La boxe, ce sport qui a permis à Roubaix de donner tant de champions à la France, ce sport de migrants et d’ouvriers.

On ne peut pas non plus éviter à propos de la figure du guérisseur d’évoquer les correspondances étranges avec une autre figure essentielle de la roubaisiennité, Maxence Van Der Meersch. Lui aussi lia sa carrière d’écrivain à son épouse, lui aussi se convertit à un christianisme ardent (lui était agnostique quand Mamadou était musulman), lui aussi défendit dans son best seller « Corps et Ames » le docteur Carton, ce prêtre un peu douteux des médecines alternatives, qui furent aussi traînées en justice. Dans les deux cas, une forme de savoir issu des temps anciens, souché à des traditions préscientifiques est défendue comme une manière pour le peuple de se défier des institutions légitimes.

La question de la « représentation « est au cœur de nos réflexions. Dans une ville qui a connu d’abord des migrations belges puis maghrébines, c’est un sénégalais inconnu il y a peu de sa communauté, qui va symboliser cette réalité majeure ! de plus, il s’agit d’une famille de soldats coloniaux et d’un individu musulman converti. Autant dire que la force de cette « représentation » est dans sa singularité.

On sait que dans le grand récit de la ville, on a plus de documents et d’œuvres sur la bourgeoisie et le patronat que sur les ouvriers, et dans la classe ouvrière, les migrants sont encore plus assignés à un effacement des traces et à la faiblesse des archives. Représenter la migration par un personnage singulier relève donc d’une double opération : prendre acte de cette absence de traces, questionner les pièges de la représentation en prenant le parti de la singularité.

Pièges de la représentation ? quand dans une exposition, on veut représenter l’immigration, trois écueils se présentent : passer par la notabilité communautaire qui conduit à privilégier des « représentations « parfois autoproclamées, souvent déformées ; rechercher des figures typiques et donc redoubler les stéréotypes qui occultent la réalité vécue de la migration ; privilégier le regard de la société d’accueil et donc parler plus « d’intégration « que de migration.

De nouveaux courants désormais mettent l’accent sur la migration comme expérience et sollicitent le témoignage des gens ordinaires. Or l’expérience montre que les » gens ordinaires » ont souvent eu des vies étonnantes et échappent aux stéréotypes fussent-ils bienveillants. Pour faire vite, la singularité est le retour dans le roman national de l’expérience vécue, de la subjectivité, et le moyen de tromper les stéréotypes.

C’est pour cela que la figure si singulière, voire romanesque de Mamadou est si importante, et que le choix du Musée est si intelligent. Il reste à espérer que l’anomalie Mamadou déclenche des idées sur ce territoire qui manque d’outil de référence sur l’histoire des migrations, liée intimement au territoire et au travail. Il manque aujourd’hui d’un fonds d’archives solides sur ce sujet et d’une exposition de référence. Il est temps de conjurer l’effacement des mémoires qui est une forme de violence faite aux invisibles. L’apparition miraculeuse du vitrail pour la réouverture du Musée « la Piscine » le 20 octobre 2018 est peut-être l’amorce d’un tel mouvement.

Ce Cahier de Roubaix vous propose une étude de référence de Philippe Waret qui propose une biographie située de Mamadou ; d’autres ouvrages ont longuement témoigné de ses talents de chiropracteur ; nous voyons ici le rôle essentiel de Mamadou dans le champ de la boxe et permet de lire les liens historiques entre immigration, sports populaires et usages du sport dans des objectifs éducatifs.

En complément, trois grands entretiens dont nous avons choisi de conserver la texture orale éclairent trois questions contemporaines :

  • Avec Sérigné Diop, nous pensons la place de Mamadou dans la saga sénégalaise : cette place est paradoxale : hors communauté et après-coup avec un curieux effet retard, Mamadou devient un totem

  • Avec Bruno Gaudichon, nous pèserons le geste considérable de la présentation d’un vitrail représentant Mamadou à l’occasion de l’extension du Musée

  • Avec Mohamed et Karim Djemmal, nous pistons les voies de la transmission générationnelle.

Enfin, vous pouvez lire l’intégralité de l’émission consacrée par France Culture à Mamadou, consécration imprévue d’un héros populaire.

Michel David

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