Catalogue commenté de la presse roubaisienne 1829-1914

Quatre-vingt-huit ans ! Rares sont les journaux qui peuvent se targuer d’une telle longévité. Surtout dans une ville qui n’était ni sous-préfecture, ni évêché et pas même siège d’un tribunal, mais, qui plus est, n’est qu’à quelques kilomètres d’un chef-lieu de département où les publications de toutes sensibilités abondent. Organe de la bourgeoisie roubaisienne, lu par ces ouvriers qui s’épuisent dans les filatures, Le Journal de Roubaix marque à tout jamais l’histoire de la « Manchester » du Nord et de sa presse en particulier. Modeste feuille tirant à quelque 200 exemplaires à ses débuts, sous le Second Empire, il repousse les assauts de ses concurrents pour devenir l’un des quotidiens les plus dynamiques de province. Faisant bien mieux que préserver son pré carré, ce journal, dirigé par la même famille durant toute son existence, les Reboux, se retrouve souvent à la pointe du progrès technique. Grâce à l’esprit d’entreprise de son créateur et de son fils, il est au centre d’un des premiers « groupes » de presse.

La réussite de ce quotidien, fut-il le porte-drapeau de la presse roubaisienne, ne doit pas faire oublier que les journaux furent nombreux dans la ville lainière tout au long du XIXe siècle. Dans son Catalogue commenté de la presse roubaisienne, Bernard Grelle recense ainsi quelque 250 titres sur une période allant de la fin de la Restauration à la veille de la Première Guerre mondiale.

Sans être aussi ancienne que celle de bien des chefs-lieux d’arrondissement de la région, l’histoire de cette presse débute bien avant le journal des Reboux. C’est Hippolyte Béghin, premier libraire et premier imprimeur de la ville, qui, en 1829, sort de ses presses le premier périodique roubaisien : un bi-hebdomadaire de 16 pages ayant le format d’une revue, La Feuille de Roubaix. Le coup d’essai est bref, 43 numéros, et son successeur Le Narrateur roubaisien ne connaît pas une vie plus longue. Une quinzaine d’années s’écoulent encore avant que la presse roubaisienne ne prenne son véritable envol avec… L’Indicateur de Tourcoing devenu L’Indicateur de Tourcoing et de Roubaix, qui survit jusqu’en 1914.

Si Roubaix reste encore tributaire de Tourcoing ou de Lille en matière de presse pendant quelques années, Le Journal de Roubaix, à partir de 1856, et beaucoup d’autres publications, par la suite, comblent cette lacune.

Les titres se succèdent reflétant l’esprit d’une cité industrielle dont on peut suivre l’activité dans les Archives de la Chambre de Commerce imprimées annuellement par Alfred Reboux, le développement dans le Rapport sur l’administration et la situation des affaires de la ville. L’abondance des feuilles socialistes dont la ville partage parfois certains titres avec Lille traduisent l’âpreté du combat ouvrier et les différentes tendances qui traversent le mouvement : La Cravache, Le Cravacheur, Le Sans-Travail, La Ficelle, La Petite Feuille ouvrière, Le Combat… contribuent à faire la renommée de la Mecque du socialisme qui n’est pas exempte de feuilles anarchistes. Dans cette ville d’immigration, les socialistes publient dès 1892 un hebdomadaire en flamand, Het Volksrecht, à destination des paysans et des ouvriers qui ont fui la misère pour trouver du travail dans les filatures roubaisiennes. Si les publications anticléricales comme La Feuille anarchiste, La Peste cléricale, La Petite Feuille anarchiste roubaisienne, la Feuille d’études sociales…ne manquent pas, c’est que la ville reste imprégnée par le catholicisme, à partir de 1898 Reboux imprime et distribue chaque semaine dans tous les foyers La Petite Feuille catholique à laquelle succède en 1912 la Semaine roubaisienne, en 1901 La Croix de Roubaix-Tourcoing est vendue quotidiennement dans les deux villes. Aux « mauvais journaux » pour la jeunesse quelques prêtres roubaisiens opposent à la veille de la Guerre Le Trait d’union du patronage du Saint Sépulcre, Nos Jeudis, ou Le Journal des jeunes.

Quelle mine de renseignements que ce catalogue « commenté », un qualificatif qui fait toute la différence ! Les notices consacrées à chaque périodique, d’inégale importance selon les découvertes de l’auteur, fourmillent de détails sur leur contenu, leurs moyens techniques leur personnel (on a ainsi droit aux salaires des rédacteurs du Petit Nord en 1891), leurs rivalités. À travers ces notices, c’est une véritable saga de la presse roubaisienne du XIXe siècle qu’offre Bernard Grelle. Il apporte une contribution importante à l’étude de l’histoire de la presse de notre région qui n’en est encore qu’aux balbutiements

Les journaux politiques ne sont qu’une facette de cette presse roubaisienne. Le travail de L’ancien directeur de la médiathèque de Roubaix dépasse ici les rares ouvrages édités jusqu’ici qui recensent les publications du Nord, notamment le livre de Georges Lepreux Nos journaux : histoire et bibliographie de la Presse périodique dans le département du Nord publié en 1896 et le fascicule 59 de la Bibliographie de la presse politique et d’information générale qui ne s’intéresse qu’aux publications parues à partir de 1865. Une consultation attentive du catalogue de la BNF, un dépouillement minutieux des collections des bibliothèques du département du Nord, des archives départementales du Nord et du musée de la presse du Mondaneum de Mons, en Belgique, lui ont permis d’élargir son propos bien au-delà de la presse d’information politique et générale. À Roubaix, la population aime la poésie, le théâtre, la musique… Les journaux littéraires se nomment Le Canard, Le Papillon, La Fauvette… ou plus prosaïquement L’Écho théâtral, Le Bulletin musical… L’auteur passe en revue un certain nombre de bulletins d’associations d’anciens élèves, de journaux paroissiaux, de revues professionnelles dont il était difficile de soupçonner la richesse. Il n’hésite pas à confesser ses limites quand il n’a pas pu les lire. Il avoue ainsi qu’il n’a pas pu déchiffrer l’une d’entre elles, Le Métagraphe Duployer : elle est imprimée… en sténo. Cette sténographie qui se perfectionne tout au long de la deuxième moitié du XIXe siècle est d’ailleurs bien représentée par plusieurs publications

Le sport occupe une place importante dans la culture ouvrière et les titres abondent : Le Nord sportif, Association régionale des gymnastes du nord et du Pas-de-Calais, Revue sportive et théâtrale, Bulletin officiel de la société de tir et de perfectionnement militaire, Le Stade…Le Racing, finaliste de la coupe de France de football en 1933, a bien sûr son bulletin, par contre l’Excelsior, moins riche, ne semblait pas en disposer. Les moins originales des publications ne sont pas ces deux revues consacrées à la tauromachie La Corrida et Roubaix Toros témoignant qu’à la fin du siècle la ville avait aussi ses aficionados et ses arènes.

Une lecture attentive de la presse roubaisienne du XIXe siècle ont permis à l’auteur de retrouver, au hasard des différents articles, des titres jusqu’ici inconnus comme L’Étoile du Nord, La Pie borgne…prouvant qu’un tel travail n’est jamais terminé. Bernard Grelle qui continue à l’enrichir en est le premier conscient.

Il a fait là œuvre de pionnier apportant là un outil précieux à tous ceux qui s’intéressent à un patrimoine qui reste à découvrir dans la région. Son exemple mérite de faire école pour les autres villes du Nord-Pas-de-Calais. D’autant que son travail a permis à la médiathèque de Roubaix de reconstituer, sous forme de microfilms, une collection de tous les périodiques édités dans cette ville et qui est consultable par le public.

Jean-Paul Visse

(Président de la Société des Amis de Panckoucke)

Grelle (Bernard), Catalogue commenté de la presse roubaisienne 1829-1914, Roubaix, Lire à Roubaix, 2004, Les Cahiers de Roubaix, n° 10, 210 pages

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