1870-1890, Roubaix entre en République

Roubaix entre en République

Il est plusieurs façons de découvrir une contrée. On peut la survoler en avion, et les grandes lignes, les traits distinctifs apparaissent immédiatement. On peut aussi la parcourir à pied. On manque peut-être de vue d’ensemble, mais combien c’est agréable de découvrir un cerisier au détour d’un sentier, ou de boire une bière bien fraîche en contemplant le paysage !

Il en va de même pour l’histoire. On peut la parcourir à grandes guides, négligeant les détails pour la synthèse. On peut aussi s’attarder sur ces détails, qui sont en fait la chair de l’histoire, en évitant, bien sûr, de tomber dans l’anecdote.

Ne cherchez pas dans ce volume « une » histoire de Roubaix « des origines à nos jours ». Mais vivez l’installation de la IIIe République dans notre ville, grâce à l’empilement de « scènes vécues ». Philippe Waret éclaire des pans d’histoire, laissant beaucoup de choses dans l’ombre. Mais c’est cette accumulation d’images qui fait sens, comme dans ces films où le propos n’apparaît que par la juxtaposition de séquences apparemment décousues. Peut-on parler ici d’un « montage cinématographique » ?

Malgré l’apparent désordre des quarante points d’éclairage choisis, on peut suivre les grands thèmes qui structurent les vingt premières années du nouveau régime : l’installation de la République et les résistances des royalistes et des bonapartistes (la « Cohabitation municipale » de 1870, la « Démission de Constantin Descat » en 1876, la « Pagaie radicale » aux cantonales de 1886).
La lutte politique passe parfois par des querelles de familles (« Scrépel contre les Scrépel » et « La brève carrière politique d’Alfred Motte ») ; ou bien on nous la montre en suivant l‘attribution de noms successifs à la même rue (« 1871 : L’Empire n’est plus dans la rue. », i. e. le boulevard de l’Impératrice, devenu en 1871 boulevard de Paris, pour être baptisé boulevard du général de Gaulle en 1985)

L’économie est bien présente (« Jules Deregnaucourt, un républicain au secours du patronat textile roubaisien »), même si sa présentation passe parfois par les visites de contemporains célèbres : « 1878 : Jules Ferry est à Roubaix » et 1880 « Une visite de Jules Verne dans la ville aux mille cheminées ». Les scandales financiers qui éclaboussèrent la République naissante ne sont pas oubliés, grâce au récit d’un autre voyage, celui de Ferdinand de Lesseps, et on peut assister à la naissance de la publicité (« La cavalcade du Congo du parfumeur Vaissier »).

L’industrie se développe à Roubaix ? Le mouvement ouvrier et les luttes sociales aussi : « 1870 : Une Société d’enseignement mutuel pour les travailleurs à Roubaix » ; « 1873 : Création de la Chambre syndicale ouvrière » ; « 1884 : Le congrès du Parti ouvrier à Roubaix », et enfin « 1890 : Le premier 1er mai ».

Les débuts de la IIIe République sont associés à l’enseignement ? Voilà « 1877 : Une heureuse opération financière : les écoles de Mollins » et « 1879 : les Instituts Turgot et Sévigné, écoles primaires supérieures ».

L’anticléricalisme se développe dans les masses ? Trouvez-en la traduction dans les articles titrés « 1873 : Les républicains rejettent la donation de l’Église du Sacré-Cœur », « 1874 : La pétition des onze prodiges », « 1879 : les libres penseurs à Roubaix » ou enfin « 1881 : L’interdiction des processions à Roubaix par un maire républicain ».

La vie quotidienne est elle aussi présente. Urbanisme ? Voici « 1881 : Le chantier des halles centrales », « 1887 : L’impossible boulevard de ceinture » ou « Une nouvelle avenue pour une nouvelle gare » en 1888.

Vous préférez les sports et les préoccupations hygiénistes ? Lisez : « 1884 : L’école de natation est reprise par la ville » ; « 1886 : Une première tranche du parc de Barbieux », ou « La Roubaisienne victorieuse au concours de Paris » en 1884.

Les distractions des classes possédantes sont évoquées par le « Cercle des carabiniers », « Les musiques roubaisiennes à l’Exposition universelle » ou le récit d’une « soirée charmante » au club du Dauphin », qui voisine fort opportunément avec un autre article, « Incendies industriels et catastrophiques », nous rappelant que si les industriels perdent de l’argent malgré les assurances, ouvrières et ouvriers, perdent leur vie. Malgré tout le peuple s’amuse aussi, les fêtes populaires (1875) en sont un témoignage.

Le travail de Philippe Waret doit beaucoup à la lecture suivie de la presse locale de l’époque, je peux en témoigner. Regrettons pourtant que ce chercheur qui publie ailleurs des articles sur la presse et les journalistes roubaisiens n’ait pas mis l’accent sur ce média, libéré lui aussi par la république naissante.

Ce travail vient s’ajouter à la liste de ouvrages sur l’histoire générale de Roubaix, qui n’est pas si longue. Si les rues de Roubaix ont suscité pas moins de cinq tentatives d’en faire le tour, la bibliographie de l’histoire de Roubaix n’est guère plus développée, du moins si on ne prend pas en compte les ouvrages spécialisés traitant des chansons de carnaval, de l’urbanisation ou de la vie économique, et les travaux d’étudiants, non publiés.
Depuis les Recherches pour servir à l’histoire de Roubaix de Marissal (1844) jusqu’à L’histoire de Roubaix par un groupe d’universitaires sous la direction d’Yves-Marie Hilaire (1984), on ne trouve guère que les cinq volumes (1859-1863) de Théodore Leuridan regroupés sous le titre un peu abusif d’Histoire de Roubaix, le Roubaix à travers les âges de Gaston Motte, fort succinct, le Roubaix, capitale du textile de Jean Piat (1969), du même Les événements mémorables de Roubaix (1984) et de Jean Piat encore Roubaix histoire d’une ville socialiste, tous ces ouvrages étant, cela va sans dire, épuisés. Ce volume donne donc aux Roubaisiens curieux l’opportunité de d’apprendre l’histoire de leur ville. Et nous attendons avec impatience les volumes suivants, qui leurs raconteront l’enracinement de la République et sa longue traversée des soubresauts du XXe siècle.

Waret, Philippe, Chroniques roubaisiennes 1870-1890 : Roubaix entre en République, Näsijärvenkatu (Finlande), Altramenta, [S. d.], 194 p., ill.

Ce livre est disponible à la médiathèque

Bernard Grelle, (7-11-2017)

Posted in Livres à Roubaix.

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